Le Cygne noir 2017-2018

Le Cygne noir 2017-2018

Journal des élèves de l'IPSA Paris

Gotlib : « Un anti héros doit être ridicule »

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Marcel Gotlieb et le           rédacteur

 

Marcel Gottlieb, plus connu sous le pseudonyme de « Gotlib », est mort dimanche 4 décembre 2016, à l’âge de 82 ans. On le connaît surtout pour ses histoires humoristiques comme la Rubrique-à-brac et Gai-Luron. Un rédacteur du Cygne noir 2015 avait pu l’interviewer. Nous republions ce document exceptionnel.

Un anti héros est quelqu’un qui ne fait rien et n’apporte rien, à l’opposé d’un héros, qui lui, a une quête et est admiré de tous. Ils ont cependant quelque chose en commun : tous deux peuvent avoir une portée comique.
Marcel Gotlieb, dit Gotlib, auteur majeur de la bande dessinée française du XXe siècle, nous livre sa vision de ce type de personnage. Né le 14 juillet 1934, il a écrit des bandes dessinées qui font office de références, telles que Gai-Luron ou Superdupont, et a été très présent au sein de la rédaction des journaux Pilote , de 1965 à 1972, puis de L’Echo des savanes dont il sera le rédacteur en chef jusqu’en 1975. Il a ensuite créé Fluide Glacial, une aventure qui durera 20 ans. C’est durant cette période qu’il a graduellement cessé de dessiner. Grand spécialiste des personnages d’anti-héros, il est l’interlocuteur idéal pour tenter de leur donner une définition.
Rappel : selon le Petit Larousse illustré 2000, un héros est une personne qui se distingue par ses actions éclatantes, son courage face au danger.
Gotlib ne correspond pas en tous point à cette définition, mais il est bien un sacré personnage… d’anti-héros ?

Thomas Roland : Qu’est-ce qu’un héros pour vous ?
Gotlib : Cela dépend vraiment du domaine, un héros dans la BD, dans le cinéma ou à la télévision, c’est le personnage principal. On y inclue aussi les anti-héros. Dans le domaine de la mythologie, c’est un demi-dieu très différent des hommes, comme Hercule par exemple.

 

T.R. : Selon vous un héros porte-t-il des valeurs ?

Gotlib : Ça dépend toujours du domaine, mais si on se cantonne à la bande dessinée, un héros est là pour montrer l’exemple, même si auparavant les bandes dessinées étaient mal vues. En effet quand j’ai commencé à écrire, les adultes la considéraient comme étant une perte de temps, et par conséquent une bande dessinée n’avait pas autant de succès qu’un roman par exemple, même si les héros de BD portent autant de valeurs que les héros de romans.

T.R. : Et que penser vous de La quête d’un héros ?

Gotlib : Cela dépend de ce qu’il a à faire, un super héros comme Batman par exemple, a un objectif précis : défendre Gotham des sales types. Un héros, comique ou non, défend de l’injustice.

T.R. : Mais comment est-il engagé dans sa quête ?

Gotlib : Il s’y engage volontairement ! Il décide de lui-même d’aider son prochain, du aux capacités qu’il a développées. Un héros comique s’engagera de façon exagérée dans sa quête, ce qui la rendra drôle. Superdupont par exemple, n’hésitera pas à défendre les valeurs françaises, que se soient Marianne, ou le pinard…
T.R. : Comment se voit-il par rapport aux autres ?
Gotlib : Supérieur ! Et par conséquent il cherche par sa puissance à sauver les autres. Le héros va aider les gentils face aux méchants (sales types et gangsters pour Superman, Anti-France pour Superdupont).
T.R. : Et comment est-il vu par les autres ?

Gotlib : Peu de gens connaissent sa véritable identité, il éprouve le besoin de rester incognito. Par exemple, seul sa petite amie connait la véritable identité de Superman, Alfred est le seul à connaître les agissements de Bruce Wayne, personne ne connais réellement Superdupont et par conséquent le héros est admiré, étonné, et les autres s’interrogent sur son identité.

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Superdupont, Les âmes noires, Superdupont tome 5, éditions Fluide glacial.

T.R. : Quant à son histoire familiale ?
Gotlib : Ca dépend de ce que recherche l’auteur pour son personnage : son histoire familiale peut être dramatique, il doit y avoir un parent disparu, ou un éloignement important (Superman par exemple).
T.R. : Passons à la définition d’un anti héros, comment définiriez-vous ce genre de héros ?
Gotlib : Quelqu’un qui ne fait rien comme Gai-Luron, ou un « connard ». La plupart du temps, un anti héros doit être ridicule, et est donc par définition un personnage comique.

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Le personnage de Gai-Luron, sur la première de couverture du tome 4 Gai-Luron et Jean-Pierre Liégeois, (jeune lecteur du Var), éditions Audie.

T.R. : Porte-t-il des valeurs ?
Gotlib : Ce genre de héros, ne peut exister que dans un cadre comique, et par conséquent il ne peut pas porter de valeurs, car il se ridiculise constamment. Gai-Luron par exemple, se voit attribuer des qualités pour être ridiculisé par la suite.

T.R. : Et comment est sa quête s’il en a une ?

Gotlib : cela dépend une fois de plus du sens du héros : Gai-Luron est un anti héros et ses histoires, sa quête ne sont qu’une série d’aventures sans suite, on notera même que l’absence total de sens dans certaines planches, le font sortir de sa bande dessinée pour s’adresser directement au dessinateur, à moi ; d’autres, tels que les anti-héros comme Les Bidochons (de Binet) vivent tous simplement leur vie de retraités.

T.R. : Comment est-il impliqué dans sa quête (s’il en a une) ?

Gotlib : Il n’est que le personnage principal dans son histoire, il est emporté par celle-ci, et ne prend pas de décision majeure. Ca dépend des décisions de l’auteur : il adapte le personnage aux gags qu’il veut lui faire faire.

T.R. : Et comment se voit-il ?

Gotlib : Cela dépend de l’origine de l’anti héros : une caricature telle que Superdupont va s’aligner de la même façon qu’un héros normal, mais l’anti héros n’est pas conscient de ses aventures, car sa conduite ou ses actions n’est dictée d’aucune façon précise. Il arrive même que le héros, tel que Gai-Luron interroge son propre créateur sur ce qu’il est et les actions qu’il lui fait faire.

T.R. : Comment est-il vu ?

Gotlib : l’anti héros est vu comme quelqu’un de banal, ou sortant de l’ordinaire par son ridicule. Cela dépend aussi de l’histoire et des besoins du récit, (Gai-Luron est considéré comme étant le plus faible, ou comme étant le plus doué).

T.R. : Son histoire familiale ?

Gotlib : L’anti héros n’a aucun problème familial, ou cette partie du personnage n’est pas développée, pour que son créateur puisse y générer des gags. La famille de Gai-Luron n’est pas développée : Le père du héros est l’exact sosie de Gai-Luron, il porte juste un monocle et un chapeau, et il sert au gag.
Par la suite nous nous sommes mis à débattre sur l’appartenance d’un personnage à l’une des deux classes :

T.R. : Comment qualifierez-vous le personnage de Superdupont ?

Gotlib : Pour moi celui-là est un héros parodique, la caricature de Superman, mais il a pourtant un objectif précis (défendre les valeurs françaises = la baguette), et des super-pouvoirs, et par conséquent je le qualifierai de héros, et pas de anti-héros.

T.R. : Et le personnage de Gai-Luron ?

Gotlib : Gai-Luron est pour moi le parfait exemple d’anti-héros : il ne fait rien, n’a pas de but, ses capacités s’adaptent au besoin d’un gag… c’est clairement un anti-héros.

T.R. : Et son comparse Jujube ?

Gotlib : Jujube est un héros au départ, car il est courageux, rusé et créatif, mais dès l’arrivée de Gai-Luron, il est devenu un personnage secondaire, car je l’ai ressenti moi-même, dès que le personnage de Gai-Luron fut créé, Jujube fut relégué au second plan.

T.R. : Et le personnage de Pervers pépère ?

Gotlib : ce personnage est le héros de son histoire, il n’a pas de nom, il n’apporte pas de valeur. Pour le définir, je préfère pour lui le terme de personnage principal d’une BD que de héros.

T.R. : Et la fameuse coccinelle ?

Gotlib : Rien en particulier ! C’est un gadget dans l’histoire, elle a pour but de combler le vide et de plaire au lecteur, comme Isaac Newton. La coccinelle des Rubriques-à-brac fait rire même si elle n’a aucun but, ni aucune histoire.

T.R. : De même pour la souris je présume ?

Gotlib : c’est un gadget au même titre que la coccinelle, mais elle a plus d’importance que la première car elle critique, commente, rigole… par le biais de pancartes.

T.R. : Et Hamster jovial ?

Gotlib : c’est comme Pervers pépère, c’est le héros de la bande dessinée, mais n’apporte pas de valeur non plus. Ce sont même ses louveteaux qui lui apportent quelque chose.

T.R. : Sortons un peu de vos œuvres : Les Gardiens (ou Watchmen), un comics des années 80, qu’en pensez-vous ?

Gotlib : Eux sont négatifs en tant que héros, et réunissent à la fois héros et antihéros dans une même histoire. A mes yeux, ils marquent la fin des super héros et des comics, pour rentrer dans l’aire de la bande dessinée humoristique, dans laquelle nous sommes encore plongés aujourd’hui.

Entretien réalisé par Thomas Roland, le 29 octobre 2014
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