Le Cygne noir 2017-2018

Le Cygne noir 2017-2018

Journal des élèves de l'IPSA Paris

« Pour rien au monde, je ne changerais de travail »

Nous sommes nombreux à nous intéresser à la profession de pilote de ligne pour les avantages qu’elle comporte : la bonne image de soi, les voyages, le salaire conséquent. Néanmoins, l’éloignement régulier de chez soi et la pression due à la responsabilité qu’elle implique doivent être pris en considération.
La parole est à Thibaut Lemoine, commandant de bord sur Airbus A320 et instructeur à Air France…

Comment vous êtes-vous orienté vers le métier de pilote de ligne ?

Si vous mettez ma réponse, ça ne va pas vous avancer… Je me suis orienté vers ce métier par hasard. J’ai un copain qui a passé le concours pour être pilote et je l’ai passé avec lui. Ça a bien marché pour moi, j’ai donc décidé de continuer. Ça ne fait pas rêver… Je suis très content et, pour rien au monde, je ne changerais de travail. Mais je ne voulais pas du tout faire ça !

Quelle voie avez-vous suivie pour devenir pilote ?

J’étais à l’ISEN, une école d’ingénieur, en préparation intégrée.
J’ai passé le concours qui, à l’époque, s’appelait les « AB initiaux ». C’était un concours Air France. C’est la compagnie qui m’a formé. Je suis entré dans une école qui n’existe plus, je pense, à Merville, et j’ai suivi un cursus élaboré par Air France. Cela a duré quatre ans.

De quelle documentation disposez-vous en vol ?

De beaucoup de manuels qui décrivent le fonctionnement et l’utilisation de l’avion, les procédures. Avant, ils étaient en papier, désormais, tout est sur tablette, sous forme de documents électroniques. Ensuite, il y a la réglementation d’Air France et les réglementations françaises et européennes, ainsi que les feuilles de terrain : il faut savoir à quoi ressemble celui sur lequel on arrive ; le nécessaire est dans l’appareil. On dispose également de cartes pour naviguer et d’un dossier de vol qui contient la météo, l’état de l’avion, les particularités des terrains qui ont des infrastructures fermées et les particularités des passagers. Il y a un dossier propre à chaque vol.

En quoi consiste votre responsabilité ?

En tant que commandant de bord, je suis responsable de l’avion, des passagers, de l’équipage. Je suis délégataire de la compagnie. Durant le vol, j’ai la pleine responsabilité de l’entreprise. Je n’ai pas un chef qui va me dire ce qu’il faut faire : le président d’Air France ne peut pas m’appeler pour me donner des instructions. J’ai tout pouvoir.
Si un passager meurt en l’air à la suite d’une faute que je commettrais, par exemple, je pourrais être accusé d’homicide involontaire. De même, si l’avion sort de la piste à cause d’une erreur de pilotage, ma responsabilité est engagée.

Quel sentiment prédomine pendant le vol ?

Il y a toujours du stress. J’essaie de tout faire pour garantir la sécurité. Si j’ai un doute sur quelque chose, ce n’est pas bon. Il faut vraiment que je prenne le risque minimal. Lorsqu’il ne fait pas beau, par exemple, j’ai le choix entre prendre une direction ou une autre. Je vais retenir celle qui me permet de maximiser la sécurité. Quand ça ne va pas bien, je ressens le stress, oui !

Dans le cockpit

Dans le cockpit

Quand on débute, on est angoissé mais, au fur et à mesure, on prend de l’assurance. Maintenant, je réfléchis à ce qu’il peut se passer, ce qu’il peut arriver d’inattendu. En vol, quand c’est calme, je prends parfois l’agencement et la météo des terrains que je survole, au cas où l’avion aurait une panne. J’anticipe.

 

Pour vous, quelle est une semaine type sur moyen-courrier et sur long-courrier ?

Sur moyen-courrier, je vais travailler deux, trois jours, suivis de deux jours de repos. Les plages de un à quatre jours de travail alternent avec un à quatre jours de repos. Sur long-courrier, c’est différent. Je peux partir entre trois et cinq jours et bénéficier de trois jours de repos. Quand je pars trois jours sur moyen-courrier, je fais des vols courts pendant le laps de temps. Dernièrement, je suis parti deux jours et j’ai effectué trois vols quotidiens. Sur long-courrier, je peux faire un aller Paris-Singapour, je reste deux jours sur place et je rentre.

Comment occupez-vous votre temps de repos à l’étranger ?

J’ai le droit de visiter. Mais je suis tenu, pour bien faire mon métier, de me reposer. C’est aussi ça la conscience professionnelle. Ce qui est compliqué, c’est que si je m’éloigne lors d’une visite et que je me retrouve bloqué, ce n’est pas acceptable.

Londres, par exemple, je visite les musées, je me promène, je bouquine et, s’il ne fait pas beau, je vais à la salle de sport ou je reste dans ma chambre. À Athènes, je vais aussi bien à la plage qu’au restaurant avec mon équipage, ou je visite l’Acropole. Je dispose de temps pour moi.
Sur long-courrier, avant les vols, qui sont souvent de nuit, je fais une sieste de quelques heures pour être en forme.

Comment conciliez-vous votre activité professionnelle avec votre vie de famille ?

Il faudrait interroger ma femme… J’essaie de faire au mieux, mais lorsque je rentre, je suis souvent fatigué. Moins sur moyen-courrier que sur long-courrier.
J’essaie de me rendre disponible le plus rapidement possible pour m’occuper de ma famille. J’ai la chance de bénéficier de journées complètes, ce qui me permet, par exemple, de récupérer ma petite dernière à l’école pour déjeuner avec elle et, ainsi, de m’en occuper plus qu’un père qui rentre tard le soir. Je tente de compenser.

De quelle manière vos enfants vivent-ils l’éloignement régulier ?

Il faut leur poser la question. Je dirais que ça dépend des moments. Parfois, je pense qu’ils en ont assez que je sois parti, mais ils ne vont pas me le dire.

[Question à Hugo, 19 ans, qui poursuit des études de médecine].

Comment vivez-vous l’absence répétée de votre père ?

Ça dépend de la durée pendant laquelle il part. Quand il s’en va longtemps, il revient fatigué et a tendance à vite s’énerver. Dans ce cas-là, mes sœurs et moi, on ne parle pas avec lui. Comme on vit la situation depuis qu’on est petits, on a l’habitude. On n’y fait plus attention. Si les deux parents n’étaient pas là, ce serait plus embêtant… Dans notre cas, notre mère est là, donc ça va.

Interview réalisée par Simon Le Berre

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